Embourbée dans mes idées de grandeur et de profitabilité, et puis de nouveau célibataire, je me suis perdue dans le travail pendant la pandémie et j'ai réalisé que j'avais "pus de fun pantoute".
Être seule sur une ferme avec des enfants à charge suppose l'intendance d'une maison, l'entretien des champs, le soin aux animaux, la tonte du gazon et toute l'administration et la comptabilité qui va avec l'agriculture. J'avais appliqué pour du quota acéricole en pensant que je pourrais en faire un revenu, mais j'ai déchanté en voyant les prix tripler pour les matériaux et les équipements et en constatant l'ampleur des travaux d'aménagement, en plus de réaliser que je serais seule pour tout faire. J'ai pensé m'occuper de la portion forêt et envoyer mon eau bouillir ailleurs, mais c'est très compliqué. Mission impossible.
Ça fait longtemps que je me dis que c'est ridicule d'habiter sur une ferme et d'être si souvent rendue à l'épicierie! En plus de tout le suremballage que ça produit, c'est complètement ironique! J'ai donc pris la décision d'arrêter de courrir après la rentabilité et de viser une certaine autonomie alimentaire. Je ferai comme beaucoup d'autres agriculteurs: j'irai travailler à l'extérieur. Si j'ai pu apprendre à conduire un tracteur, faire de la mécanique, prendre des décisions agronomiques, agneler une brebis, importer de la machinerie des Pays-Bas, je puis aussi bien apprendre à débiter une carcasse de chevreau, faire ma bière, mon yoghourt, mon fromage et construire un caveau à légumes!
C'est là où j'en suis. Homesteading, comme on dit en anglais.
Tout le savoir-faire alimentaire (et textile) s'est perdu. Il n'en tient qu'à moi de me le réapproprier et d'en faire profiter d'autres qui voudraient apprendre. Échanger avec des gens sur la même voie pour retrouver les manières de faire qui se sont perdues en quelques générations. Mes grands-parents, je pense à ceux paternels, trouveraient peut-être très moderne d'aller à l'épicerie aujourd'hui et de ne pas avoir à tout fabriquer. Vivre dans des maisons où on n'a qu'à ajuster le thermostat selon notre confort plutôt que de fendre, corder, rentrer du bois et nettoyer toutes les écorces en surveillant de près les bestioles qu'on aurait pus rentrer en même temps. Mais ils trouveraient aussi probablement que les carottes goûtent moins bon, que tout coûte cher et que plus personne ne se donne la peine de se pencher pour récolter gratuitement les fraises des champs. Ils trouveraient que la forêt est laissée à elle-même plutôt qu'entretenue par des coupes sélectives qui fournissent le bois pour le feu. J'ai honte d'aller à l'épicerie plusieurs fois par semaine alors que j'habite sur une ferme.
C'est en lisant Vivace, cahier d'autonomie élémentaire, de l'ami Dominic Lamontagne que j'ai lu en mots ce que je ressentais depuis longtremps: ses quelques rangs de patates, il n'en aurait eu que quelques sous la livre en valeur monétaire, mais la satisfaction de récolter et de ranger au caveau assez de patates pour toute sa famille (malgré la guerre aux satanés doryphores) pour toute l'année est immense. La valeur n'est pas du tout la même!
Les gens ont peur aujourd'hui. Peur de s'empoisonner en fabriquant leur fromage, leur saucisson sec ou leur alcool de fruits! Mais comment penses-t-on que l'humanité est arrivée en 2024? Les humains ont alterné les périodes de faste et les périodes de jeûne depuis que le monde est monde. Sur des millénaires et des siècles, les humains ont appris à fermenter leurs aliments, à les protéger de la vermine, à les stocker pour l'hiver, à fabriquer d'énormes meules de gruyère en plein montagne, avec l'eau du ruisseau pour rincer la grosse cuve de cuivre qu'on porte sur un feu de bois. Aujourd'hui on se fait rentrer dans le crâne que tout ça est dangereux. Je veux dédier le reste de ma vie à apprendre tout ce qu'on a perdu, perdu de si précieux.
Premier cours que j'entrevois, puisque je veux limiter l'utilisation de mon tracteur: Introduction à la traction animale. J'ai constaté les dommages que j'ai fait à mes champs avec mon tracteur, pourtant un modeste 6400 de John Deere (un 1997 et près de 13,000 heures au compteur) en passant très souvent avec le sarcleur pour garder mes cultures "propres". Le résultat est un champ compacté où le chardon prolifère comme un tapis! Un beau dégât. Maintenant je dois trouver à sous-soler et décompacter mes champs endommagés et éradiquer cette satanée plante pleine d'aiguilles. Le bio n'est pas une panacée. C'est même un boîte assez restrictive. Dans un autre de mes champs où la terre est rouge, meuble, et parfaite pour les légumes, le chiendent s'est installé et ruine mes chances de garder ce champ "propre".
SUR MA LISTE DES DEUX PROCHAINES ANNÉES:
Apprendre à utiliser la traction animale.
Construire un caveau à légumes pour conserver les pommes de terre et autre légumes-racine tout l'hiver.
Récupérer mon champ de légumes et y réserver une petite surface pour les céréales, pour l'alimentation de la basse-cour et la fabrication du malt et réserver une petite surface aux légumineuses.
Planter quelques rhizomes de houblon.
Récolter l'eau d'érable et l'eau de bouleau.
Apprendre à fabriquer ma bière.
Apprendre à débiter une carcasse entière d'agneau ou de chevreau.
Apprendre à abattre la volaille.
Apprendre à fabriquer du fromage et du yoghourt.
Me promener plus souvent dans ma forêt pour y récolter des plantes médicinales et des champignons (j'ai trouvé quatre morilles cette année et j'étais tout excitée!).
ET CE N'EST QU'UN DÉBUT!